Base documentaire · Palantir, Alex Karp et la tech américaine · mise à jour du 23 octobre 2026

Atlas idéologique de la tech

Treize courants, cinq familles et ce qu'ils lisent. Une carte pour situer Palantir, Alex Karp et les démocrates dans le paysage politique de la tech américaine. Chaque fiche renvoie aux chapitres d'Olivier Alexandre (La Tech), d'Arnaud Miranda (Les Lumières sombres) et d'Asma Mhalla (Cyberpunk). Le livre d'Alex Karp et Nicholas Zamiska, The Technological Republic, nourrit la fiche J et le cas Karp. Quinn Slobodian et quelques autres complètent.

Illustration : autour d'une grande table, cinq personnes étudient une carte topographique de la baie de San Francisco, reliée par des fils rouges ; par la fenêtre, un radôme et des bâtiments de centre de données sur les collines.
Illustration réalisée avec une IA générative.
I · La carte

Lire la carte

La carte croise deux questions. L'axe horizontal porte sur les valeurs, au sens où les Américains opposent progressistes et conservateurs. L'axe vertical porte sur le rapport à l'État. En bas se trouvent ceux qui veulent en sortir, en haut ceux qui veulent le servir et profiter de sa puissance.

La zone hachurée regroupe les courants qui remettent ouvertement en cause la démocratie. Les positions sont des ordres de grandeur. Elles résument des lectures de chercheurs et de journalistes, référencées dans chaque fiche, et certaines se discutent.

Deux personnes figurent sur la carte parce qu'elles relient plusieurs cases. Peter Thiel touche à cinq courants à lui seul. Alex Karp traverse le haut de la carte entre 2024 et 2025.

Une remarque d'Olivier Alexandre sert de garde-fou : la majorité de la Silicon Valley vote toujours démocrate. Les courants les plus bruyants sont aussi les plus minoritaires. Dans La Tech (ch. 8, « Les voix de la Tech »), il met en garde contre un biais d'intellectuel, qui consiste à prêter beaucoup d'attention à des idéologies que la Valley elle-même tient pour marginales.

  • Héritage libertaire
  • Futurismes
  • Réaction
  • État-puissance
  • Centre démocrate
Carte politique des courants de la tech américaine Axe horizontal : valeurs progressistes à gauche, réactionnaires à droite. Axe vertical : sortie de l'État en bas, alliance avec l'État-puissance en haut. Treize courants y sont placés, avec le réseau de Peter Thiel et la trajectoire d'Alex Karp.
Cliquer sur un courant ouvre sa fiche. Positions indicatives : elles résument des analyses publiées, pas une mesure.
II · Les treize courants

Cinq familles, treize courants

Héritage libertaire

La matrice historique de la Valley : se passer de l'État, par le réseau, par le code ou par la sécession.

1968–2000

L'idéologie californienne

La contre-culture hippie rencontre l'informatique. En 1968, Stewart Brand lance le Whole Earth Catalog, un catalogue d'outils pour vivre de façon autonome. Fred Turner a montré comment ces communautés du retour à la terre ont reporté leurs espoirs sur l'ordinateur personnel puis sur le réseau, du forum The Well au magazine Wired. L'Electronic Frontier Foundation, fondée en 1990 par John Perry Barlow, Mitch Kapor et John Gilmore, défend les libertés en ligne. En 1996, à Davos, Barlow proclame l'indépendance du cyberespace pour protester contre une loi de censure. Un an plus tôt, Richard Barbrook et Andy Cameron avaient baptisé ce mélange de Nouvelle Gauche et de foi dans le marché « l'idéologie californienne ». Ils en relevaient l'angle mort : l'argent public de la guerre froide qui a financé Internet. Olivier Alexandre en retrouve l'héritage dans le culte du faire et la promesse de rendre le monde meilleur, toujours répétés dans la Valley.

Figures
Stewart Brand, John Perry Barlow, Kevin Kelly, le magazine Wired
Repères
Whole Earth Catalog (1968), festival Burning Man (1986), Déclaration d'indépendance du cyberespace de Barlow (1996)
Face à l'État
Le réseau doit rendre les institutions inutiles.
Lire
Fred Turner, Aux sources de l'utopie numérique ; Barbrook et Cameron, « L'idéologie californienne »
Dans les livres
Alexandre, ch. 7 (Burning Man) et ch. 8, section « Libertarianisme, une religion de la liberté » (Brand, Barlow, l'EFF, Wired)
1988 à aujourd'hui

Cypherpunks et crypto

La cryptographie comme arme politique. Dans son Crypto Anarchist Manifesto (1988), Timothy May annonce que le chiffrement rendra l'État incapable de surveiller les échanges et de lever l'impôt. Au début des années 1990, une liste de diffusion réunit les « cypherpunks », parmi lesquels Eric Hughes, auteur de leur manifeste en 1993. Leur mot d'ordre : écrire du code plutôt que des lois. Bitcoin, conçu en 2008 au lendemain de la crise financière et lancé en janvier 2009, prolonge ce projet avec une monnaie sans banque centrale. Olivier Alexandre range le crypto-anarchisme parmi les courants de la Valley (ch. 8). Le vocabulaire libertaire a survécu, mais les cryptomonnaies sont devenues une industrie et un lobby. Alexandre compte le projet de cadre strict pour les cryptos sous Biden parmi les motifs du ralliement d'investisseurs à Trump. En décembre 2024, celui-ci confie à David Sacks le dossier de l'IA et des cryptoactifs à la Maison-Blanche.

Figures
Timothy May, Eric Hughes, Satoshi Nakamoto
Repères
Crypto Anarchist Manifesto de May (1988), livre blanc de Bitcoin (2008)
Face à l'État
Le contourner par le code.
Lire
Olivier Alexandre, entretien au Monde, 25 mars 2025
Années 1950 à aujourd'hui

Le libertarianisme de la Valley

Liberté d'entreprendre, de s'exprimer et d'innover. L'État devient une menace dès qu'il les borne. Le courant vient de loin : Hayek et l'ordre spontané, Ayn Rand, puis Nozick et Rothbard, et la création du Parti libertarien en 1971. Olivier Alexandre note qu'on y voit volontiers l'entreprise comme la cellule politique de base, à protéger des États, des syndicats et même des petits actionnaires. Musk, Thiel, Bezos ou Jimmy Wales, le fondateur de Wikipédia, se sont dits libertariens. Dès 2000, la journaliste Paulina Borsook décrivait dans Cyberselfish des millionnaires de la tech marqués par un manque d'empathie. Le chercheur Sébastien Caré distingue cinq familles de libertariens. Celle du « geek », nourri de science-fiction à la Heinlein, est la plus proche de la Valley. En 2009, Peter Thiel écrit qu'il ne croit plus que la liberté et la démocratie soient compatibles (« I no longer believe that freedom and democracy are compatible »). Il cherche alors la liberté hors de la politique : dans le cyberespace, l'espace et les océans. Les libertariens déclarés restent pourtant peu nombreux dans la région. Au début des années 2010, le Parti libertarien comptait environ 2 600 inscrits sur 468 000 électeurs à San Francisco, selon une note d'Alexandre.

Figures
Ayn Rand (référence), Peter Thiel, Elon Musk, David Sacks
Repères
Ayn Rand, La Grève (1957) ; Thiel, « The Education of a Libertarian », Cato Unbound (13 avril 2009)
Face à l'État
Le réduire au minimum, puis le fuir.
Lire
Olivier Alexandre, La Tech ; Adrian Daub, La Pensée selon la tech
Dans les livres
Alexandre, ch. 3, note 12, et ch. 8 ; Miranda, ch. 1 (les cinq types de libertariens selon Sébastien Caré : redneck, hippy, preppy, randien, geek) et ch. 6 (Thiel)
Attention
Au ch. 1, Miranda traduit la phrase de Thiel par « la liberté et le capitalisme ». Au ch. 6, il écrit « la liberté et la démocratie », ce qui correspond à l'original. Citer Cato Unbound directement.
1997 à aujourd'hui

La sécession (exit)

Plutôt que réformer l'État, le quitter. Le mot vient de l'économiste Albert Hirschman, qui opposait en 1970 la sortie (exit) à la prise de parole (voice). En 1997, The Sovereign Individual prédit qu'Internet rendra les États-nations obsolètes. Patri Friedman, petit-fils de Milton, fonde en 2008 le Seasteading Institute avec l'argent de Thiel, pour bâtir des cités flottantes hors de toute juridiction. Pour lui, la liberté de partir serait le seul droit humain universel. Viennent ensuite les villes à charte et les « États en réseau » de Balaji Srinivasan, nés en ligne avant de s'installer quelque part. Le cas le plus avancé est Próspera, ville privée créée en 2017 sur une île du Honduras, avec des fonds liés à Thiel et à Andreessen. Quand un nouveau gouvernement a voulu revenir sur ses privilèges, ses promoteurs ont réclamé près de 11 milliards de dollars au Honduras. Quinn Slobodian y lit un capitalisme qui fait sécession pour échapper au contrôle démocratique. Arnaud Orain y voit le retour des compagnies à charte du XVIIe siècle.

Figures
Balaji Srinivasan, Patri Friedman, Peter Thiel
Repères
The Sovereign Individual (1997), Seasteading Institute (2008), The Network State de Srinivasan (2022)
Face à l'État
En sortir.
Lire
Quinn Slobodian, Le Capitalisme de l'apocalypse (Seuil, 2025)
Dans les livres
Miranda, ch. 7, « Le fantasme d'un monde postpolitique » (le droit de sortie comme seul droit universel selon Patri Friedman ; Slobodian et Arnaud Orain) ; Mhalla, « La monarchie des cinglés » (Próspera)

Futurismes

Trois façons de miser l'avenir de l'humanité sur la technique, de la prudence extrême à l'accélération sans frein.

1988 à aujourd'hui

Transhumanisme et singularité

La technique doit lever les limites du corps : allonger la vie, augmenter le cerveau, fusionner avec la machine. Dans la Valley, le premier relais a été l'Extropy Institute de Max More (1991-2006). Ses principes mêlent expansion sans limite, transformation de soi et ordre spontané, un emprunt direct au libertarianisme. Cryogénisation et téléchargement de l'esprit y passent pour des voies sérieuses vers l'immortalité. La « singularité » désigne le moment où l'intelligence des machines dépasserait la nôtre. Google embauche Ray Kurzweil, son principal prophète, en 2012, et crée l'année suivante Calico, consacrée au vieillissement. Selon le sociologue James Hughes, cité par Olivier Alexandre, les libertariens et les singularistes, aidés par la philanthropie de Thiel, ont pris l'ascendant sur un mouvement autrefois plus divers. Neuralink pour Musk et Retro Biosciences pour Sam Altman prolongent ce programme. Timnit Gebru et Émile Torres rangent ces courants, avec le cosmisme russe du XIXe siècle, dans un même faisceau d'idées qu'ils rattachent à l'eugénisme.

Figures
Ray Kurzweil, Max More et les extropiens, Elon Musk (Neuralink)
Repères
Vernor Vinge, « The Coming Technological Singularity » (1993) ; Kurzweil, The Singularity Is Near (2005)
Face à l'État
Indifférent. L'horizon est biologique et cosmique.
Lire
Gebru et Torres, « The TESCREAL bundle », First Monday (avril 2024)
Dans les livres
Alexandre, ch. 8, section « Transhumanisme, vers l'humanité augmentée » : l'Extropy Institute de Max More (1991-2006) comme relais dans la Valley, et le constat du sociologue James Hughes selon lequel libertariens et singularistes, aidés par la philanthropie de Thiel, ont pris l'ascendant sur le mouvement
2009 à aujourd'hui

Altruisme efficace et sécurité de l'IA

Faire le plus de bien possible, chiffres à l'appui, y compris pour les milliards d'humains à naître. Le courant naît à Oxford autour de William MacAskill et Toby Ord, dans le sillage de l'utilitarisme du philosophe Peter Singer. Dans la Valley, il rejoint la communauté « rationaliste » du forum LessWrong et du Machine Intelligence Research Institute, fondé en 2000 et installé à Berkeley depuis 2013. Le long-termisme, qu'Olivier Alexandre range parmi les trois grands courants de la Valley, en est la version la plus ambitieuse. D'où une hantise des « risques existentiels », au premier rang desquels une IA hors de contrôle, théorisée par Nick Bostrom et Eliezer Yudkowsky. Le mouvement dispose de moyens considérables, surtout ceux de Dustin Moskovitz, cofondateur de Facebook, à travers Open Philanthropy, rebaptisée Coefficient Giving en novembre 2025. C'est le pôle qui réclame le plus de régulation, ce qui l'oppose aux accélérationnistes. La chute de FTX en 2022 l'a fortement ébranlé : son fondateur, Sam Bankman-Fried, était l'un de ses grands mécènes.

Dans l'industrie, l'entreprise la plus liée à ce milieu est Anthropic, fondée en 2021 par d'anciens d'OpenAI. Son premier tour de table (124 millions de dollars, mai 2021) est mené par Jaan Tallinn, avec Moskovitz et un fonds proche de l'altruisme efficace, et FTX y investit 500 millions avant sa faillite. Sa présidente, Daniela Amodei, est l'épouse de Holden Karnofsky, cofondateur de GiveWell et d'Open Philanthropy, entré chez Anthropic en 2025. Ses dirigeants récusent pourtant l'étiquette, devenue encombrante après Bankman-Fried.

Le pôle essuie deux critiques. La première vient de la droite tech, qui l'accuse de manipuler la peur. En octobre 2025, David Sacks, conseiller de Trump pour l'IA, reproche à Anthropic une stratégie de capture réglementaire, et Thiel range Yudkowsky et Bostrom parmi les « légionnaires » de l'Antéchrist. L'argent suit : en février 2026, Anthropic verse 20 millions de dollars à Public First Action, qui soutient des candidats favorables à l'encadrement de l'IA, face au super PAC Leading the Future, financé notamment par a16z et par Greg Brockman, d'OpenAI. La seconde critique porte sur la cohérence. Le pôle de la prudence sert aussi l'appareil de sécurité. Depuis novembre 2024, Claude est proposé aux agences de défense et de renseignement par l'intermédiaire de Palantir et d'AWS, et le Pentagone signe avec Anthropic un contrat plafonné à 200 millions de dollars en juillet 2025. Selon le Wall Street Journal, Claude a servi, via Palantir, à l'opération qui a capturé Nicolás Maduro le 3 janvier 2026. Dans « Machines of Loving Grace » (octobre 2024), Dario Amodei plaide pour une coalition de démocraties qui s'assurerait par l'IA une supériorité militaire sur les autocraties, une vision proche de la paix par la force de Karp. La rupture vient en février 2026. Anthropic refuse de lever deux interdits, la surveillance de masse des Américains et les armes entièrement autonomes. Trump ordonne à l'administration de se passer de Claude, et le Pentagone déclare l'entreprise risque pour la chaîne d'approvisionnement. Le 27 août 2026, une juge fédérale de Californie estime cette sanction illégale ; une seconde procédure reste ouverte à Washington.

Figures
Nick Bostrom, Eliezer Yudkowsky, William MacAskill, Toby Ord, Dustin Moskovitz ; Dario et Daniela Amodei (Anthropic)
Repères
Forum LessWrong (2009), Bostrom, Superintelligence (2014), fondation d'Anthropic (2021), MacAskill, What We Owe the Future (2022), Claude chez Palantir et AWS (novembre 2024), rupture entre Anthropic et le Pentagone (février et mars 2026)
Face à l'État
Lui demander d'encadrer l'IA, tout en travaillant pour sa défense.
Dans les livres
Alexandre, ch. 8, section « Long-termisme, le salut du potentiel humain » (Bostrom, Ord, MacAskill ; dons de Musk, de Sam Bankman-Fried et de Dustin Moskovitz)
Sources
Dealroom (tour de 2021) · NBC San Diego (CNBC), 25 mars 2024 (FTX) · Holden Karnofsky · Coefficient Giving, 18 novembre 2025 · Axios, 16 octobre 2025 · Axios, 12 février 2026 · SiliconANGLE, 7 novembre 2024 · Anthropic, 14 juillet 2025 · Reuters, 14 février 2026 · Journal of Political Risk sur l'essai d'Amodei · Anthropic, 27 février 2026 · NPR, 6 mars 2026 · TechCrunch, 28 août 2026
2022 à aujourd'hui

L'accélérationnisme effectif (e/acc)

La réplique directe à l'altruisme efficace. Pour ses partisans, la prudence est le vrai danger et l'IA doit aller plus vite. Le mot vient du philosophe Nick Land, qui théorise dans les années 1990 à Warwick un capitalisme à accélérer jusqu'à ce qu'il dépasse l'humain. Le manifeste de Nick Srnicek et Alex Williams (2013) en propose une version de gauche, qui voulait au contraire détourner la technique vers l'émancipation. Le mouvement e/acc naît sur Twitter en 2022 autour de l'ingénieur Guillaume Verdon. Marchés et innovation y forment une « machine techno-capitaliste », formule empruntée à Land, qui doit tourner sans entraves. Le manifeste de Marc Andreessen (2023) assimile la stagnation à la mort et promet l'abondance par la technologie. Il consacre un chapitre à « l'ennemi » et dresse une liste de 56 « saints patrons » où figurent Nick Land et Marinetti, auteur du Manifeste du futurisme et cosignataire du premier manifeste fasciste. Arnaud Miranda y relève un éloge nietzschéen de l'entrepreneur, figure de César appelée à vaincre la décadence.

Figures
Marc Andreessen, Guillaume Verdon (« Beff Jezos »)
Repères
Naissance d'e/acc sur Twitter (2022), « The Techno-Optimist Manifesto » (16 octobre 2023)
Face à l'État
Déréguler, sauf pour la défense et la course avec la Chine.
Lire
Le Grand Continent, dossier sur l'accélérationnisme et la néoréaction
Dans les livres
Miranda, ch. 4 (Land et son accélérationnisme sans condition) et ch. 6 (ce que le manifeste d'Andreessen doit à Land) ; Mhalla, « Rétrofuturisme »

Réaction

Les courants qui rompent avec le progressisme et, pour certains, avec la démocratie elle-même.

2007 à aujourd'hui

Néoréaction, ou Lumières sombres

La démocratie serait un échec à liquider. Le mouvement naît en 2007 sur le blog Unqualified Reservations de Curtis Yarvin, alias Mencius Moldbug, un ingénieur passé du libertarianisme à la réaction. Yarvin propose de gérer l'État comme une entreprise, une « sovcorp » dirigée par un PDG-monarque, sur le modèle de Singapour ou de Dubaï. Il appelle « Cathédrale » le bloc formé par les universités et les grands médias, adossé à la haute fonction publique. Il prône de « mettre à la retraite tous les fonctionnaires » (RAGE). En 2012, le philosophe Nick Land donne au courant son nom, The Dark Enlightenment, et une couleur accélérationniste. Arnaud Miranda y voit le retour des idées réactionnaires chez d'anciens libertariens américains. Il lui prête cinq traits : la croyance en des hiérarchies naturelles, un pessimisme sur la nature humaine, le rejet de la démocratie, le droit de sortie et l'optimisme technique. Le mouvement se divise en trois branches, techno-commercialiste, religieuse et ethnonationaliste. La première est celle qui parle à la Silicon Valley. Née comme une contre-culture en ligne, faite de pseudonymes et de mèmes, la néoréaction a gagné les élites républicaines par le réseau de Thiel. Son influence réelle reste incertaine. Ses échos dans le discours politique, eux, sont bien réels. Le mot de féodalisme circule beaucoup à son sujet, et il faut le manier avec soin. Il désigne d'abord un diagnostic sur l'économie des plateformes, le « techno-féodalisme » de Cédric Durand et de Yanis Varoufakis. Il peut s'appliquer, à la rigueur, aux États-entreprises de Yarvin. Thiel, lui, parle plutôt de sécession et d'une souveraineté qui échapperait aux contre-pouvoirs démocratiques.

Figures
Curtis Yarvin (« Mencius Moldbug »), Nick Land
Repères
« A Formalist Manifesto » et blog Unqualified Reservations (avril 2007), Land, The Dark Enlightenment (2012)
Face à l'État
S'en emparer et le diriger sans contre-pouvoirs.
Lire
Arnaud Miranda, Les Lumières sombres (Gallimard / Le Grand Continent, janvier 2026)
Dans les livres
Miranda, ch. 1 (définition, cinq traits, généalogie des droites américaines), ch. 2 (histoire, trichotomie de Spandrell), ch. 3 (Yarvin), ch. 4 (Land) ; Alexandre, introduction (le livre cite déjà les « Lumières sombres » parmi les idéologies de la Valley en 2023) ; Mhalla, « La monarchie des cinglés », qui parle de « Fraternité NRx »
2016 à aujourd'hui

La droite tech trumpiste

L'alliance de la frange la plus radicale de la Valley avec la base populiste de Trump. Peter Thiel l'amorce en 2016, quand il est l'un des rares patrons de la tech à soutenir le candidat. J. D. Vance en est la charnière : ancien employé de Thiel chez Mithril Capital, financé par lui pour le Sénat en 2022, converti au catholicisme en 2019 après avoir lu Girard, et qui a cité Yarvin en public. En juillet 2024, Elon Musk rallie Trump au lendemain de la tentative d'assassinat de Butler. Marc Andreessen suit, alors qu'il soutenait les démocrates jusqu'au début des années 2020, au nom de la dérégulation. Olivier Alexandre distingue un premier cercle (Musk, Thiel, Sacks), des patriotes (Andreessen) et des opportunistes (Zuckerberg, Bezos). La victoire donne des postes à ce cercle : le DOGE pour Musk, l'IA et les cryptoactifs pour Sacks. Marlène Laruelle, citée par Miranda, y distingue « trois corps » : le traditionalisme de Vance, le technofuturisme de Musk et le national-populisme de Bannon. Alexandre souligne une tension de fond entre une industrie qui vit de l'immigration qualifiée et une base qui veut fermer les frontières. La rupture publique entre Musk et Trump en juin 2025, puis l'annonce d'un « America Party » le 5 juillet, en montrent la fragilité. Le postlibéralisme catholique de Patrick Deneen fournit à cette alliance une partie de son vocabulaire. Thiel, lui, se dit très favorable à Vance mais le trouve « trop proche du pape » (San Francisco, 2025). À Nashville, à l'automne 2026, il affirme qu'Obama sait les démocrates à court d'idées, et qu'il ne leur reste qu'à s'opposer à l'IA (enregistrements obtenus par Politico).

Figures
J. D. Vance, Elon Musk, David Sacks, Peter Thiel
Repères
Deneen, Why Liberalism Failed (2018), discours de Vance au sommet de Paris sur l'IA (11 février 2025), DOGE (2025), rupture publique entre Musk et Trump sur la loi budgétaire (2025), conférences de Thiel sur l'Antéchrist (San Francisco en 2025 ; Paris, Cambridge, Rome et Nashville en 2026)
Face à l'État
Démanteler l'administration, renforcer l'exécutif.
Lire
Olivier Alexandre, Le Monde, 25 mars 2025 ; Hadjadji et Tesquet, Apocalypse Nerds (2025)
Dans les livres
Miranda, ch. 2 (le « Thielverse », Vance, les NatCon), ch. 6 (Thiel et Andreessen) et ch. 7, « L'énigme Vance » ; Mhalla, « La monarchie des cinglés » et « American Dream : la fin de l'Occident ? »

État-puissance

La tech au service de l'armée et du renseignement. C'est ici que se joue la question Palantir.

2003 à aujourd'hui

Le technopatriotisme

Selon ce courant, la Silicon Valley a trahi sa vocation en fabriquant des applications de consommation au lieu de servir la puissance de l'Occident. Il faudrait renouer avec l'esprit du Projet Manhattan : des ingénieurs au service de l'armée, le logiciel comme arme. Palantir, fondée en 2003 et financée très tôt par In-Q-Tel, le fonds de la CIA, en est le prototype. Thiel en avait posé le principe en janvier 2008 : dans « The Optimistic Thought Experiment », il fait de la sécurité le problème non résolu de la mondialisation et réclame un secteur « New Defense », que le capital-risque de la Valley négligerait. Thomas Gomart, directeur de l'Ifri, résume son métier : relier toutes les données d'une organisation dans une « ontologie » qui oriente la décision. Anduril, cofondée par Palmer Luckey en 2017, en est la version armement. Luckey dit vouloir relancer « l'arsenal de la démocratie », la formule de Roosevelt en 1940. Le tournant symbolique date de 2018, quand des salariés de Google obtiennent que l'entreprise ne renouvelle pas Maven, un contrat d'analyse d'images pour le Pentagone. Alex Karp et Nicholas Zamiska en font une doctrine en 2025 dans The Technological Republic. La Valley devrait son existence à l'État et lui devrait en retour les armes du siècle, qui seront logicielles. Ils réclament un nouveau projet Manhattan pour l'IA militaire (ch. 4). Ils reprochent aux ingénieurs de Google d'avoir refusé Maven sans même être des pacifistes de principe, par simple absence de conviction (ch. 6). Dès mai 2024, Karp résume la doctrine d'une formule, « We are the peace activists » : la dissuasion technologique serait la vraie politique de paix. Gomart lit plutôt dans son livre une IA conçue comme un levier de puissance, pour imposer un ordre occidental face à la Chine. Asma Mhalla décrit ces entreprises comme des entités hybrides, à la fois privées, militaires et géopolitiques. Dans Cyberpunk (2025), elle parle d'un pouvoir à deux têtes, l'État-puissance et ses géants technologiques, qu'elle baptise « Diléviathan ». Elle place Palantir au cœur du chantier de croisement des données fédérales lancé par l'administration Trump au printemps 2025, en s'appuyant sur le New York Times du 30 mai 2025.

Figures
Alex Karp (Palantir), Palmer Luckey (Anduril), Marc Andreessen (programme « American Dynamism »)
Repères
Fondation de Palantir (2003) et d'Anduril (2017) ; Karp et Zamiska, The Technological Republic (février 2025) ; résumé en 22 points publié par Palantir (18 avril 2026)
Face à l'État
Le servir et vivre de ses contrats.
Lire
Asma Mhalla, Technopolitique (Seuil, 2024) et Cyberpunk (Seuil, 2025) ; Michael Steinberger, The Philosopher in the Valley (2025)
Dans les livres
Mhalla, Cyberpunk, « OPA sur l'État » (note 1) et glossaire (BigState, Diléviathan) ; Miranda, ch. 2 (le nom Palantir tiré de Tolkien) et ch. 6 (Thiel et Palantir). Karp n'est nommé dans aucun des trois livres français. Karp et Zamiska, ch. 1 à 4 (l'État, la dissuasion, le projet Manhattan), ch. 6 (Maven), ch. 13 (l'Afghanistan) et ch. 15 (la police). Gomart, Études, novembre 2025, p. 30 (Palantir, Karp et son livre).
1958 à aujourd'hui

Le complexe techno-sécuritaire bipartisan

L'alliance entre la tech et la défense est antérieure à Trump et a été bâtie par les deux partis. Elle remonte à la guerre froide. L'ARPA, créée en 1958 après le lancement de Spoutnik, finance les recherches dont sortira Internet. En 1999, la CIA se dote d'un fonds de capital-risque, In-Q-Tel. Sous Barack Obama, le secrétaire à la Défense Ash Carter ouvre une antenne du Pentagone dans la Silicon Valley. En 2016, il confie à Eric Schmidt, ancien patron de Google, la présidence du Defense Innovation Board. Schmidt dirige ensuite la commission du Congrès sur l'IA et la sécurité nationale, puis fonde en 2021 le Special Competitive Studies Project. Ce think tank se dit bipartisan et revendique comme modèle le projet d'études lancé par Nelson Rockefeller et dirigé par Henry Kissinger en 1956. C'est à son salon de l'IA que Karp se proclame « activiste de la paix » en mai 2024. Olivier Alexandre rappelle que les agences publiques sont des partenaires de la Valley depuis sa naissance. Asma Mhalla relève un détail parlant : au printemps 2025, le DOGE a taillé dans les agences civiles mais a presque épargné les contrats qui lient le Pentagone à ses fournisseurs historiques. Pour Thomas Gomart, la « defense tech » transforme de l'intérieur le complexe militaro-industriel dénoncé par Eisenhower, au moment où l'IA sert déjà tous les jours en Ukraine et au Moyen-Orient.

Figures
Eric Schmidt, Ash Carter, Robert Work, Michèle Flournoy
Repères
ARPA (1958), In-Q-Tel, fonds de capital-risque de la CIA (1999), Defense Innovation Board, présidé par Eric Schmidt (2016–2020), NSCAI (2018–2021), SCSP (2021)
Face à l'État
Le moderniser de l'intérieur.
Lire
Asma Mhalla, Technopolitique, chapitre « Naissance du complexe techno-militaire américain ? »
Dans les livres
Mhalla, Cyberpunk, « OPA sur l'État » (le DOGE et les contrats de défense) ; Alexandre, annexe 2 (les agences publiques, partenaires de la Valley depuis sa naissance)

Centre démocrate

La majorité, souvent oubliée, de la Silicon Valley, et la tentative démocrate de reparler à la tech.

2019 à aujourd'hui

Le progressisme de l'abondance

La gauche américaine aurait appris à gérer la pénurie au lieu de construire. Ezra Klein et Derek Thompson proposent de libérer l'offre : logement, énergie propre, infrastructures, recherche. Le diagnostic est né en Californie. Olivier Alexandre décrit une San Francisco démocrate où un deux-pièces se loue 3 700 dollars par mois en 2019, et où les expulsions nourrissent la colère contre les salariés de la tech (ch. 9). Le mouvement YIMBY (« oui dans mon jardin ») y réclame depuis les années 2010 plus de logements, contre des règles d'urbanisme jugées malthusiennes. Le courant croise les « progress studies » de Patrick Collison et Tyler Cowen, qui veulent fonder une science du progrès. Selon la Fondation Jean-Jaurès, Abundance est devenu le manifeste de l'aile centriste, technocratique et antipopuliste du Parti démocrate. C'est sa principale tentative pour reparler à la tech après 2024. L'aile gauche du parti lui reproche de laisser de côté les inégalités et le pouvoir des grandes entreprises.

Figures
Ezra Klein, Derek Thompson, Patrick Collison et Tyler Cowen (« progress studies »)
Repères
Collison et Cowen, « We Need a New Science of Progress », The Atlantic (2019) ; Abundance (18 mars 2025)
Face à l'État
Le rendre de nouveau capable de construire.
Lire
Fondation Jean-Jaurès, « Le tournant de l'abondance » (2025)
Années 1990 à aujourd'hui

Le libéralisme des plateformes

Le gros de la Silicon Valley vote toujours démocrate. Olivier Alexandre rappelle qu'en 2024 les milliardaires de la tech soutenant Harris étaient plus nombreux que ceux soutenant Trump. Le vote Trump ne dépasse pas 25 % dans les trois comtés de la Silicon Valley, et les dons des salariés de Google, Apple ou Netflix vont très majoritairement aux démocrates. Dans La Tech, il s'appuie sur une enquête de chercheurs de Stanford menée en 2017 auprès de plus de 600 dirigeants et fondateurs. Seuls 8 % d'entre eux avaient voté Trump en 2016, et une large majorité soutenait le mariage homosexuel, une assurance santé universelle et un contrôle strict des armes. Il en conclut à une élite progressiste, Thiel faisant figure d'exception. Le journaliste Greg Ferenstein, qu'il cite, y voit surtout des progressistes pragmatiques, favorables à l'État investisseur mais demandeurs de baisses d'impôt. Alexandre parle d'un « paradoxe politique » : un progressisme social avancé qui cohabite avec un capitalisme débridé, hostile à l'État-providence et adepte d'un lobbying agressif. Les grandes entreprises de la tech sont devenues les premiers dépensiers du lobbying à Washington et à Bruxelles. À San Francisco, la mairie démocrate a elle-même attiré la tech à coups d'exonérations fiscales au début des années 2010.

Figures
Bill Gates, Reid Hoffman, Dustin Moskovitz, les salariés des grandes plateformes
Repères
Années Obama ; « Twitter tax break » de San Francisco (2011) ; sous Biden, Lina Khan à l'autorité de la concurrence (FTC) et premier encadrement fédéral de l'IA (2023)
Face à l'État
Un partenaire, tant qu'il ne régule pas trop.
Lire
Olivier Alexandre, CNRS Le journal (2023) et Le Monde (2025)
Dans les livres
Alexandre, ch. 3, section « Une élite progressiste » (notes 24 et 25 : Broockman, Ferenstein et Malhotra, 2017 ; Halpin et Nownes, 2021) ; ch. 8, « Les voix de la Tech » (note 19 : Greg Ferenstein) ; ch. 9, « Ambivalences politiques d'une ville néotechnologique » (Ed Lee, Ron Conway)
III · Les influences

Ce qu'ils lisent

Romans, films, philosophes, théologiens, institutions : trente-quatre sources d'inspiration et les courants qui y puisent. La science-fiction tient une place à part. Les patrons de la tech ont grandi avec elle et en reprennent volontiers les images, souvent en laissant de côté ce que ces livres disent du pouvoir.

Schéma des influences : sources à gauche, courants à droite
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LectureChoisissez une source ou un courant.

Fictions

  • Tolkien, Le Seigneur des anneaux. Palantir, Anduril, Mithril Capital, Valar Ventures : autant de noms tirés du roman et liés à Thiel ou à son entourage. Thiel et Andreessen le citent parmi leurs lectures favorites. Dans le roman, les palantíri trompent ceux qui s'en servent. Arnaud Miranda (ch. 2) note que Yarvin découpe la société américaine en elfes, nains, hobbits et orques. Karp et Zamiska y reviennent (ch. 17) pour refuser qu'on range Tolkien à l'extrême droite.
  • Ayn Rand, La Grève (1957). Les créateurs cessent le travail et se retirent dans une vallée cachée. Matrice du libertarianisme et du rêve de sécession. Adrian Daub la place parmi les sources de la pensée de la Valley, Olivier Alexandre aussi (ch. 8).
  • Robert Heinlein, Révolte sur la Lune (1966). Une colonie lunaire qui se libère de la Terre. Thiel invoque le futur libertarien de la science-fiction « à la Heinlein » dans son essai de 2009. Dans la typologie de Sébastien Caré reprise par Miranda, Heinlein incarne le libertarien « geek ».
  • Isaac Asimov, Fondation. Un plan pour guider l'histoire humaine sur des siècles. Lu et cité par Musk et par Thiel. Le rêve de prévoir le très long terme résonne chez les long-termistes.
  • William Gibson, Neuromancien (1984). Pour Nastasia Hadjadji, le fantasme de la « mégacorp » souveraine vient de cette science-fiction cyberpunk. Nick Land s'en inspire dès les années 1990 pour sa « théorie-fiction » (Miranda, ch. 4). Asma Mhalla en fait la clé de lecture de tout Cyberpunk : les conglomérats du roman, plus puissants que les États, préfigureraient notre présent. Elle note que la formule sur le futur « déjà là », toujours attribuée à Gibson, vient d'entretiens et non de ses livres.
  • Matrix (1999) et la culture geek. La « pilule rouge » du film est devenue le mot de passe de la néoréaction, à partir des « ten red pills » de Yarvin (2007). Nick Land surnomme Yarvin le seigneur Sith du mouvement (Miranda, ch. 2).
  • Neal Stephenson, Le Samouraï virtuel (Snow Crash, 1992). Un monde où l'État s'est dissous en enclaves privées, et le « métavers » qui a donné son nom à Meta. Sergey Brin le cite parmi ses livres marquants.
  • Iain M. Banks, cycle de la Culture. Une utopie d'abondance gouvernée par des intelligences artificielles. Musk se dit anarchiste utopique « à la manière de Banks » et donne à ses barges les noms de ses vaisseaux. Banks était socialiste.
  • Vernor Vinge et la singularité (1993). L'auteur de science-fiction qui popularise l'idée d'un point de bascule de l'intelligence.
  • Roger Zelazny, Seigneur de lumière (1967). Le mot « accélérationnisme » vient de ce roman, rappelle Le Grand Continent.

Philosophie et économie

  • Hayek, Mises, Milton et David Friedman. Le socle libertarien, de la concurrence des monnaies à l'anarcho-capitalisme. Slobodian suit leur trace jusqu'à Thiel et Musk.
  • Davidson et Rees-Mogg, The Sovereign Individual (1997). Internet condamnerait l'État-nation. Gil Durán en fait la racine philosophique de la guerre de la Silicon Valley contre la démocratie.
  • Albert Hirschman, Exit, Voice, and Loyalty (1970). Le mot « exit », la sortie, devenu le mot d'ordre des sécessionnistes.
  • Joseph Schumpeter et la destruction créatrice. La « disruption » en est la version marketing, selon Adrian Daub.
  • McLuhan et la cybernétique. Le village global et le monde comme système d'information. Barbrook et Cameron en font l'une des sources de Wired.
  • Nietzsche. Andreessen voit en Musk ce qui se rapproche le plus du surhomme.
  • Marinetti, Manifeste du futurisme (1909). Le modèle revendiqué du manifeste d'Andreessen.
  • Nick Land et le CCRU de Warwick. Ancien universitaire marxiste passé à l'extrême droite, lecteur à rebours de Deleuze et Guattari. Inspirateur d'e/acc, « saint patron » d'Andreessen et auteur de l'expression « Lumières sombres ».
  • Carl Schmitt et Leo Strauss. Thiel les mobilise dès « The Straussian Moment » (2007). Il y reproche aux Lumières, de Hobbes et Locke à Smith et Marx, d'avoir réduit l'homme à un homo economicus et mis de côté la question de sa nature. Le 11 Septembre en révélerait le prix. Ce qui manque selon lui n'est pas la communauté mais le sens de la violence et de l'ennemi, le « politique » de Schmitt. Le juriste du IIIe Reich est aussi au cœur de ses conférences sur l'Antéchrist.
  • Thomas Carlyle et Joseph de Maistre. Les penseurs de l'ordre contre l'anarchie. Yarvin a titré l'un de ses textes « From Mises to Carlyle » (2010) pour résumer son passage du libertarianisme à la réaction (Miranda, ch. 3).
  • Hans-Hermann Hoppe, Democracy. The God That Failed (2001). Un libertarien qui juge la monarchie préférable à la démocratie, s'il faut un État. Miranda en fait une passerelle vers la néoréaction (ch. 1).
  • Bronze Age Pervert, Bronze Age Mindset (2018). Un pamphlet vitaliste et misogyne, très lu à droite en ligne. Thiel l'a cité plusieurs fois, Vance l'aurait recommandé à Michael Anton (Miranda, ch. 2 et 5).
  • Peter Singer et Nick Bostrom. L'éthique utilitariste et la théorie des risques existentiels, socle de l'altruisme efficace.
  • Le cosmisme russe (Nikolaï Fiodorov). Ressusciter les morts et coloniser l'espace. Une origine lointaine du transhumanisme selon Émile Torres.
  • Patrick Deneen, Why Liberalism Failed (2018). Le postlibéralisme catholique. Deneen est proche de Vance et de Thiel.
  • Habermas et l'école de Francfort. Karp suit à Francfort le colloque du théoricien de la démocratie délibérative, qui renonce en août 2000 à suivre sa thèse. Son livre ne cite Habermas qu'une fois, sur la crise de légitimité qui guette un pouvoir incapable de tenir ses promesses (ch. 1). Il se lit pourtant comme une réponse au maître : la légitimité par les résultats plutôt que par la délibération, une culture nationale contre le patriotisme constitutionnel, le bien commun contre la priorité du juste. L'hommage critique publié par Karp après la mort de Habermas, en mars 2026, le confirme.
  • Les origines de Stanford et l'eugénisme. Olivier Alexandre fait remonter aux débuts de Stanford une lignée conservatrice réactionnaire dont Thiel, Sacks et Musk seraient de lointains héritiers. Gebru et Torres rattachent le faisceau TESCREAL à l'eugénisme du XXe siècle.

Théologie

  • René Girard. Le désir mimétique et le bouc émissaire. Thiel a suivi son enseignement à Stanford. Vance s'est converti au catholicisme en le lisant. Thomas Gomart rappelle que Girard se méfiait pourtant de la mystique de l'innovation. Karp et Zamiska le citent sur le désir mimétique, comme un frein à la création (ch. 14), sans rien de l'apocalypse chère à Thiel.
  • Le katechon de saint Paul, relu par Schmitt. « Ce qui retient » la fin des temps. C'est le fil des quatre conférences de Thiel sur l'Antéchrist à San Francisco (septembre et octobre 2025). Thiel y voit une force qui freine. Chez Hoover, en 2024, il dit même que c'est le retrait hors du monde, l'« option bénédictine », qui précipiterait la fin. Le Grand Continent a traduit ce passage à contresens (20 avril 2025), et ses commentateurs font du katechon un moteur d'accélération technique : c'est leur lecture, pas la sienne.

Institutions et contre-culture

  • La contre-culture, le Whole Earth Catalog, Burning Man. Olivier Alexandre consacre un chapitre entier au festival (ch. 7) : quelque 30 000 festivaliers partaient de la baie de San Francisco dans les années 2010, et Page et Brin ont choisi Eric Schmidt en partie parce qu'il y était allé. Le livre reproduit la carte de Julia Galef (2013) qui relie la contre-culture aux libertariens, aux seasteaders, aux rationalistes et aux altruistes efficaces.
  • Esalen et le New Age. Le développement personnel californien, que Daub retrouve sous le vocabulaire de la tech.
  • Les laboratoires de la guerre froide et l'ARPA. L'argent militaire qui a financé l'informatique et Internet. Angle mort de l'idéologie californienne.
  • Le Projet Manhattan. La référence centrale de Karp : la science au service de la puissance des démocraties. Le Guardian titrait en 2024 sur un Karp « nouvel Oppenheimer ». Le ch. 4 de son livre appelle à un nouveau projet Manhattan pour garder la maîtrise des armes IA.
  • L'Amérique bâtisseuse (New Deal, autoroutes, Apollo). La nostalgie d'un État capable de construire vite, commune à Abundance et à The Technological Republic.
IV · Le cas Karp

Où placer Alex Karp ?

Karp n'entre dans aucune des familles libertaires ou réactionnaires. Il ne cherche ni à quitter l'État ni à le démolir, puisque Palantir vit de sa puissance. C'est ce qui rend sa trajectoire éclairante pour comprendre le rapport des démocrates à l'impératif de sécurité.

  1. À Francfort, suit le colloque de Jürgen Habermas, qui renonce en août 2000 à suivre sa thèse. Karola Brede la dirige jusqu'à la soutenance, en novembre 2002.Le Grand Continent, entretien avec Karola Brede, 18 mars 2026 ; récit de Karp dans Politico, 20 mars 2026
  2. Palantir est fondée en 2003 par Thiel et quatre associés, dont Karp, qui siège à son conseil d'administration. Il en prend ensuite la direction, d'abord par intérim : Palantir date son mandat de PDG de 2005, certains récits de 2004. Forbes attribue la proposition aux cofondateurs Joe Lonsdale et Stephen Cohen, d'autres récits à Thiel, son ancien camarade de la faculté de droit de Stanford. In-Q-Tel, le fonds de la CIA, compte parmi les premiers investisseurs.Fortune, 19 août 2024 ; Forbes, 14 août 2013 ; Palantir, biographie officielle
  3. Désapprouve le soutien de Thiel à Trump et le lui dit. Les contrats publics de Palantir explosent pourtant sous Trump, dont un contrat de l'armée de 800 millions de dollars en 2019.Fortune, 19 août 2024
  4. Selon le journaliste Michael Steinberger, le 7 octobre et les manifestations qui suivent amorcent sa « métamorphose politique » et sa rupture avec les démocrates.Axios, 23 octobre 2025, d'après The Philosopher in the Valley
  5. « We are the peace activists », au salon de l'IA organisé par le think tank d'Eric Schmidt.The Guardian, 17 mai 2024
  6. Se dit progressiste « but not woke », annonce voter contre Trump, soutient Biden puis Harris. Il juge que les excès de la Silicon Valley ont nourri le phénomène Trump.Fortune, 19 août 2024 ; Business Insider
  7. Karp et Zamiska signent la préface de leur livre, juste après l'élection.The Technological Republic, préface
  8. Un chèque d'un million de dollars au comité d'investiture Trump-Vance, puis des éloges publics de Trump sur la sécurité nationale.Philadelphia Inquirer, 16 décembre 2025, d'après Steinberger
  9. Parution de The Technological Republic, coécrit avec Nicholas Zamiska. Ni Trump, ni Biden, ni les démocrates n'y sont nommés.Crown, 18 février 2025 ; index de l'édition Vintage, 2026
  10. L'administration Trump élargit le recours à Palantir pour croiser des données fédérales sur les Américains. Asma Mhalla en fait le cœur de son chapitre « OPA sur l'État ». Thomas Gomart, directeur de l'Ifri, dresse le même constat.New York Times, 30 mai 2025, cité par Mhalla, Cyberpunk ; Gomart, Études, novembre 2025
  11. Affirme qu'en privé, beaucoup de démocrates jugent irréalisable le programme de Zohran Mamdani, et reproche au parti de délaisser les hommes.Axios, 8 novembre 2025
  12. Sa version des faits : « I didn't shift my politics ». Ce seraient les partis qui ont bougé.Philadelphia Inquirer, 16 décembre 2025
  13. Habermas meurt le 14 mars. Six jours plus tard, Karp publie un hommage critique : il lui reproche une identité politique détachée de toute culture et une discussion publique sans enracinement.Politico, 20 mars 2026, résumé par Perlentaucher le 24 mars
  14. Palantir publie sur X un résumé du livre en 22 points, qui s'en prend à un pluralisme « vacant and hollow ». Détail plus bas.@PalantirTech, 18 avril 2026 ; Gizmodo, 19 avril 2026

Sept clés de lecture

  1. Karp vient du haut gauche de la carte. L'alliance entre la tech et la défense qui fait vivre Palantir a été construite par les deux partis, et souvent par des démocrates comme Ash Carter, Eric Schmidt ou Michèle Flournoy. Le ralliement de 2025 change le parti qu'il soutient. Le modèle économique de Palantir, lui, reste le même d'une administration à l'autre.
  2. Pour être juste avec les démocrates, une partie d'entre eux a voulu encadrer la tech : Lina Khan à l'autorité de la concurrence, l'encadrement de l'IA, le projet de cadre pour les cryptomonnaies. Olivier Alexandre y voit l'un des moteurs du ralliement à Trump. Le camp démocrate est donc partagé entre un pôle sécuritaire et un pôle régulateur, plutôt qu'uniformément « pacifié ».
  3. Karp et Thiel ont fondé la même entreprise sans occuper la même place. Thiel est un nœud qui relie libertarianisme, sécession, néoréaction et droite trumpiste. Karp occupe une seule case, la plus proche de l'État. Karp a suivi à Francfort le colloque de Habermas, théoricien de la discussion démocratique, qui a pourtant renoncé en 2000 à suivre sa thèse. Ce passage rend d'autant plus frappante la charge du texte de Palantir contre le pluralisme. Le livre, lui, se réclame dans sa préface du libéralisme et des droits individuels. Il vise un pluralisme qui tolère tout sans rien affirmer (ch. 17 et 18), et ne cite Habermas qu'une fois, sur la crise de légitimité (ch. 1).
  4. Le mot « paix » circule dans le même réseau avec des sens opposés. Dans « The Straussian Moment » (2007), Thiel reprend à Schmitt l'idée que l'Antéchrist s'imposera en promettant la paix et la sécurité (Miranda, ch. 6, d'après la p. 203 de l'essai). Il n'a plus lâché ce verset de la première épître aux Thessaloniciens : chez Hoover en 2024, puis chez Ross Douthat, à San Francisco et dans First Things en 2025. Sa cible n'est pas la paix en soi, mais la paix perpétuelle promise par un gouvernement mondial, celle que Kennedy appelait de ses vœux à l'American University en 1963. Devant l'Académie des sciences morales et politiques, en janvier 2026, il distingue d'ailleurs paix juste et paix injuste face à la Chine. Karp se dit « activiste de la paix » et défend la paix par la puissance. Mhalla, de son côté, range le slogan « Peace through strength » parmi les procédés de manipulation géopolitique (« Gaslighting politique »). Le rapprochement suppose de ne pas faire dire à Karp ce que dit Thiel, ni l'inverse. Aucune déclaration publique de Thiel ne présente Palantir comme un instrument de paix : ce vocabulaire est celui de Karp. Thiel parlait en 2008 d'un secteur « New Defense », et en 2013 d'une entreprise chargée de réduire le terrorisme tout en préservant les libertés. Le livre parle d'ailleurs moins de paix que de pacifisme. Il en fait une tentation qui dispense de choisir (ch. 4) et refuse ce titre aux ingénieurs de Google, jugés simplement sans conviction (ch. 6). La formule de mai 2024 n'y figure pas.
  5. Deux ralliements, deux motifs. Andreessen soutenait les démocrates jusqu'au début des années 2020 et a financé Trump en 2024 au nom de la dérégulation (Miranda, ch. 6). Karp se rallie en 2025 au nom de la sécurité nationale, sans renier son étiquette de progressiste. Mettre les deux trajectoires côte à côte montre que la bascule de la tech vers Trump n'a pas une cause unique.
  6. Le livre ne nomme aucun parti. Sa cible est un « establishment de gauche » qui refuserait de parler à la droite (ch. 15), les universités d'élite et la Valley elle-même. La querelle est d'abord culturelle, ce qui permet à Karp de dire en décembre 2025 qu'il n'a pas changé. Les démocrates y sont visés sans être désignés.
  7. Un faucon favorable à la conscription. Le ch. 13 propose d'envisager la fin de l'armée de métier, pour qu'une prochaine guerre ne soit menée que si tous en partagent le risque. L'argument complique l'image du marchand d'armes et éclaire ce que Karp entend par paix.

Et l'« État profond » ?

L'expression vient du turc derin devlet. Aux États-Unis, elle est devenue à partir de 2017 l'arme rhétorique de la droite trumpiste contre une administration jugée hostile. La néoréaction en propose une version théorisée, la « Cathédrale » de Yarvin. Chez lui, elle désigne les universités et la presse, adossées à une haute fonction publique permanente qu'il veut congédier en bloc (Miranda, ch. 3). Asma Mhalla fait de la lutte contre l'État profond, les « wokes » et la bureaucratie le marqueur du second mandat Trump, celui où l'on neutralise les contre-pouvoirs sans les abolir (« Une valse à trois temps »).

D'où un paradoxe. Les milieux qui dénoncent l'État profond vendent leurs logiciels aux agences de sécurité, de la CIA, via In-Q-Tel, à la police de l'immigration (ICE) et à l'armée.

Pour décrire ce phénomène, deux notions mieux établies existent : le « complexe militaro-industriel » nommé par Eisenhower dans son discours d'adieu du 17 janvier 1961, et l'« État de sécurité nationale » des historiens de la guerre froide.

Les 22 points de Palantir

Le 18 avril 2026, le compte X officiel de Palantir publie un résumé de The Technological Republic en 22 points, présentés comme des extraits du livre. Vu près de 37 millions de fois (compteur relevé le 23 octobre 2026), c'est la version la plus diffusée de la doctrine de Karp. Les points suivent l'ordre du message ; chacun est résumé, puis situé. Le message original ↗ · Réactions : Engadget, 19 avril 2026 ; Gizmodo, 19 avril 2026.

  1. Une dette morale envers la nation. La Silicon Valley doit son essor aux États-Unis ; ses meilleurs ingénieurs ont donc l'obligation de contribuer à la défense nationale.C'est la thèse centrale du livre (ch. 1). Elle renverse le récit d'une Valley née contre l'État et donne une justification morale au modèle économique de Palantir.
  2. Contre la tyrannie des applications. L'iPhone a changé nos vies, mais il rétrécirait désormais l'idée que l'on se fait du possible.Une critique de la tech grand public, proche de la thèse de la stagnation chère à Thiel. Elle présente la défense comme une vocation plus haute que le divertissement.
  3. Le courriel gratuit ne suffit pas. Une élite n'est pardonnée de ses excès que si elle apporte croissance et sécurité à la population.La légitimité se mesure aux résultats (ch. 6). La sécurité devient une condition de la confiance démocratique, ce qui fait écho à la crise de légitimité empruntée à Habermas (ch. 1).
  4. Les limites du soft power. Les démocraties ne l'emporteront pas par l'appel moral seul : il leur faut une puissance dure, qui sera désormais logicielle.Le cœur de la doctrine de la paix par la force (ch. 3). Le logiciel y prend la place qu'occupaient les armements classiques.
  5. Les armes d'IA seront construites. La seule question est de savoir qui les construira et dans quel but ; les adversaires n'attendront pas la fin des débats éthiques.L'argument de l'inévitabilité disqualifie d'avance tout moratoire (ch. 2 et 4). C'est précisément ce que contestent les interdits posés par Anthropic face au Pentagone en 2026 (fiche F).
  6. Le service national, devoir universel. La société devrait envisager de renoncer à l'armée de métier et ne mener la prochaine guerre que si chacun en partage le risque et le coût.Une position inattendue chez un fournisseur de la défense (ch. 13). Elle pose la question du coût démocratique de la guerre.
  7. Le meilleur fusil, et le meilleur logiciel. On peut débattre des interventions extérieures tout en restant sans faille envers les soldats qu'on envoie au combat.Un écho au procès gagné par Palantir contre l'armée en 2016 (ch. 13). Le point sépare la question de la guerre de celle de l'équipement, ce qui sert directement l'entreprise.
  8. Les fonctionnaires ne sont pas des prêtres. L'État paie ses agents si mal qu'aucune entreprise ne survivrait avec une telle politique salariale.Un plaidoyer pour un État compétent et bien rémunéré (ch. 16), à rebours du DOGE et de la purge des fonctionnaires que prône Yarvin.
  9. Plus d'indulgence pour ceux qui s'engagent. Une vie publique sans place pour le pardon finira par porter au pouvoir des dirigeants que l'on regrettera.Une critique de la culture de l'exposition permanente, que prolongent les points 18 et 19.
  10. La psychologisation de la politique. Chercher dans la politique une nourriture pour son identité mène à la déception.Une pique contre la politique identitaire, sans désigner de camp.
  11. Ne pas se réjouir de la chute de l'ennemi. La défaite d'un adversaire appelle la retenue, pas l'exultation.Une nuance rare dans un texte de puissance. Elle peut se lire comme une critique de la polarisation, quel que soit le camp qui triomphe.
  12. La fin de l'âge atomique. Une nouvelle ère de dissuasion, fondée sur l'IA, succède à la dissuasion nucléaire.Le pivot du livre (ch. 2 et 4) : la paix future dépendrait d'une avance en IA militaire, comme la paix d'après 1945 aurait dépendu de la bombe.
  13. Le pays qui a le plus fait pour le progrès. Malgré leurs défauts, les États-Unis offrent plus de chances qu'ailleurs à ceux qui ne sont pas nés dans l'élite.Karp revendique le progressisme contre ceux qui tiennent l'Amérique pour coupable. C'est l'un des arguments qui lui permettent de se dire progressiste tout en rompant avec la gauche.
  14. Une longue paix due à la puissance américaine. Près d'un siècle sans guerre entre grandes puissances : trois générations n'ont pas connu de guerre mondiale.La thèse de la « longue paix » de l'historien John Lewis Gaddis, présente dans la bibliographie (ch. 4). C'est ce qui donne son sens à la formule « activistes de la paix » de mai 2024.
  15. Réarmer l'Allemagne et le Japon. Le désarmement de l'Allemagne fut une surcorrection que l'Europe paie aujourd'hui ; le pacifisme japonais menace l'équilibre en Asie.Le point qui s'adresse le plus directement aux Européens (ch. 4). Engadget le relève parmi les passages les plus frappants.
  16. Saluer ceux qui bâtissent. Il faudrait applaudir ceux qui construisent là où le marché a échoué, au lieu de moquer les grands récits de Musk.Une défense des milliardaires bâtisseurs, Musk en tête, contre le soupçon qui entoure leurs ambitions.
  17. La Valley contre la criminalité violente. Trop d'élus auraient renoncé à agir contre la violence ; la tech doit s'en mêler.La justification des contrats de Palantir avec la police (ch. 15, La Nouvelle-Orléans). Sans nommer de parti, le point vise les élus qui auraient baissé les bras.
  18. L'exposition de la vie privée chasse les talents. L'arène publique est devenue si impitoyable que l'État se retrouve aux mains de figures sans conviction.Un diagnostic proche de la critique de la « cancel culture », relié à l'idée que la vie publique attire de moins en moins les meilleurs.
  19. La prudence est corrosive. Ceux qui ne disent jamais rien de faux ne disent pas grand-chose.Un éloge de la conviction, qui prolonge le reproche d'agnosticisme fait à la Valley (ch. 6).
  20. Contre l'intolérance envers la religion. L'hostilité de certaines élites à la foi trahirait un projet politique moins ouvert qu'il ne le prétend.Un pont vers la droite religieuse, à lire en regard du tournant théologique de Thiel, sans pour autant le confondre avec lui.
  21. Toutes les cultures ne se valent pas. Certaines cultures ont produit des merveilles, d'autres seraient restées dysfonctionnelles et régressives.Il réhabilite une hiérarchie des cultures que la gauche rejette. Engadget le range parmi les passages les plus inquiétants.
  22. Contre un pluralisme creux. L'Occident aurait renoncé à définir des cultures nationales au nom de l'inclusion, sans dire à quoi l'on s'inclut.La conclusion du livre (ch. 17 et 18), dont Gizmodo a fait le titre de son article. La charge contre le pluralisme tranche avec la formation de Karp à Francfort, auprès des héritiers de Habermas.
V · Les quatre livres

Ce que chacun apporte

Trois livres français sur lesquels s'appuie cette carte, puis le livre de Karp lui-même. Les renvois se font par chapitre et par section ; pour Karp, les quelques pages citées viennent de l'index du livre.

Olivier Alexandre, La Tech

Seuil, mars 2023 · sociologie

Une enquête de terrain menée entre 2015 et 2022 : près de 150 entretiens, des centaines d'observations, une base de 16 000 entreprises. Le livre décrit un monde plus qu'il ne juge ses idéologies.

Ce qu'il apporte
La Valley est d'abord une élite progressiste qui vote démocrate (ch. 3). Libertarianisme, transhumanisme et long-termisme lui fournissent une justification morale, au prix d'un projet politique minimal où seuls quelques individus font l'histoire (ch. 8 et conclusion). À San Francisco, ce sont des maires démocrates qui ont attiré la tech (ch. 9).
Limites
Écrit avant le tournant de 2024. La tech de défense reste hors champ : Karp n'y figure pas et Palantir n'est cité qu'en passant. Thiel y apparaît comme figure de réseau (la « PayPal Mafia ») et d'idéologie, jamais comme objet d'enquête, et le titre de Zero to One y est mal compris. Une vingtaine d'erreurs de détail (dates, chiffres, noms), signalées dans la rubrique Sources et citations.

Arnaud Miranda, Les Lumières sombres

Gallimard / Le Grand Continent, janvier 2026 · histoire des idées

Tiré d'une thèse de théorie politique soutenue à Sciences Po en 2024. Le livre travaille sur les textes eux-mêmes : blogs de Yarvin et de Land, essais de Thiel, manifeste d'Andreessen.

Ce qu'il apporte
Une définition nette de la néoréaction et de ses cinq traits (ch. 1). Thiel et Andreessen traités comme des producteurs d'idées et non comme de simples financeurs (ch. 6), avec le katechon et l'Antéchrist. Un épilogue sur la modestie démocratique, à partir de Camus.
Limites
Quelques coquilles de dates et une traduction fautive de Thiel au ch. 1, signalées dans la rubrique Sources et citations. Karp n'y figure pas.

Asma Mhalla, Cyberpunk

Seuil, septembre 2025 · essai

Un essai écrit à chaud, de l'été 2024 à l'été 2025, plus proche du manifeste que de l'enquête. La science-fiction cyberpunk y sert de grille de lecture du trumpisme.

Ce qu'il apporte
Le couple formé par l'État-puissance et ses géants technologiques. Palantir au cœur du croisement des données fédérales (« OPA sur l'État »). La lecture de « Peace through strength » comme procédé de manipulation. Quatre scénarios d'avenir en post-scriptum.
Limites
Peu de sources primaires et plusieurs erreurs factuelles : Vance rangé dans la « mafia PayPal », un entretien de Thiel daté de 2014 sans source vérifiable, l'investiture de 2025 placée au 21 janvier. À citer comme interprétation, pas comme source.

Alex Karp et Nicholas Zamiska, The Technological Republic

Crown Currency, février 2025 · Vintage, 2026 · essai-manifeste

Le livre du patron de Palantir, écrit avec le directeur des affaires publiques de l'entreprise. Quatre parties : le siècle du logiciel, l'évidement de l'esprit américain, la culture d'ingénieur, la reconstruction d'une république technologique.

Ce qu'il apporte
La paix par la dissuasion, le pacifisme présenté comme une tentation et l'appel à un nouveau projet Manhattan (ch. 3 et 4). Les ingénieurs de Google décrits en agnostiques plutôt qu'en pacifistes (ch. 6). La gauche accusée de refuser le dialogue avec la droite (ch. 15). L'idée de revenir sur l'armée de métier (ch. 13). Des références françaises à discuter : Chloé Morin, Pascal Bruckner, Girard, Renan, Macron.
Limites
Un plaidoyer d'auteurs intéressés, qui traite la surveillance comme une crainte exagérée (ch. 6 et 15). Aucun parti ni candidat n'y est nommé. Les pages citées viennent de l'index de l'édition imprimée.
VI · Sources et citations

Sources et citations

Le fruit des lectures, fiche par fiche : les idées, les faits et les erreurs tirés des quatre livres, de l'article de Thomas Gomart, des textes de Thiel et de la presse. Chaque fiche donne l'auteur, le texte, l'éditeur et la date de publication, puis l'idée restituée en français. Les phrases des livres ne sont pas recopiées. Pour les textes en ligne, le lien mène à l'original, où relever la citation exacte.

Source
Thème
Type

VII · Bibliographie

Pour aller plus loin

En tête, les ouvrages en français par lesquels commencer. Les liens mènent aux pages consultées pour cette carte.

En français

  • Olivier Alexandre, La Tech. Quand la Silicon Valley refait le monde, Seuil, 2023 D'abordSept ans d'enquête, près de 150 entretiens. Traduit en 2025 chez University of California Press. Voir aussi son entretien au CNRS (2023) et son entretien au Monde du 25 mars 2025 sur le ralliement à Trump.
  • Arnaud Miranda, Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire, Gallimard / Le Grand Continent, 2026 D'abordLa première synthèse en français sur Yarvin et Land. Lire aussi la conversation avec l'auteur et la recension de La Vie des idées.
  • Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, Apocalypse Nerds. Comment les technofascistes ont pris le pouvoir, Divergences, 2025Enquête journalistique, plus militante. Une large place à Palantir et au réseau Thiel.
  • Quinn Slobodian, Le Capitalisme de l'apocalypse, Seuil, 2025Traduction de Crack-Up Capitalism. L'histoire des zones franches et des projets de sécession, de Milton Friedman à Thiel.
  • Asma Mhalla, Technopolitique. Comment la technologie fait de nous des soldats, Seuil, 2024Sur les Big Tech comme bras armés des États. Utile pour le pôle État-puissance. Le livre a aussi été critiqué pour son goût de l'hyperbole (Dominique Boullier, AOC).
  • Asma Mhalla, Cyberpunk. Le nouveau système totalitaire, Seuil, septembre 2025La suite de Technopolitique, centrée sur le second mandat Trump. Concepts utiles, faits à revérifier.
  • Thomas Gomart, « De la philosophie politique à la technologie militaire », Études, n° 4331, novembre 2025, p. 29-30Deux pages du directeur de l'Ifri sur Anduril, Palantir et le livre de Karp. Une phrase de Thiel sur l'Armageddon y est placée juste après Girard : elle est de Thiel (Hoover, novembre 2024). La valorisation d'Anduril citée (14 milliards) date de 2024.
  • Fred Turner, Aux sources de l'utopie numérique, C&F, 2012, et Politique des machines, C&FLa généalogie hippie de la Valley. Le second recueil contient « L'idéologie californienne » de Barbrook et Cameron.
  • Adrian Daub, La Pensée selon la tech, C&F, 2022Court et drôle. D'où viennent la disruption, le culte de l'échec, Ayn Rand dans les bureaux.

En anglais

  • Timnit Gebru et Émile P. Torres, « The TESCREAL bundle », First Monday, avril 2024L'article qui regroupe sept futurismes sous un même sigle. Contesté dans les milieux visés.
  • Michael Steinberger, The Philosopher in the Valley, Simon & Schuster, novembre 2025La biographie de Karp. Source de la plupart des éléments sur sa rupture avec les démocrates. L'auteur était son camarade de promotion à Haverford.
  • Entretien avec Karola Brede, directrice de thèse de Karp, Le Grand Continent, 18 mars 2026Ce que Karp doit vraiment à Habermas, et ce qu'il ne lui doit pas.
  • Jens Martin Gurr, « Alex Karp, Palantir and “Dual Use” in the Humanities », KWI-Blog, 6 juillet 2026La thèse de 2002 relue à la lumière du livre de 2025.
  • Gil Durán, The Nerd Reich, Avid Reader Press, août 2026De The Sovereign Individual à Vance. Ton très engagé.
  • Max Chafkin, The Contrarian, 2021La biographie de référence de Thiel. Miranda s'y appuie pour la présence de Yarvin à la soirée électorale de Thiel en 2016 (p. 246-247).
  • David Broockman, Greg Ferenstein et Neil Malhotra, « Wealthy Elites' Policy Preferences and Economic Inequality. The Case of Technology Entrepreneurs », Stanford GSB, document de travail n° 17-61, 2017L'enquête sur les opinions des dirigeants de la tech citée par Alexandre (ch. 3).
  • Darren Halpin et Anthony Nownes, The New Entrepreneurial Advocacy. Silicon Valley Elites in American Politics, Oxford University Press, 2021Les dons politiques des dirigeants des 175 plus grandes entreprises de la Valley.
  • Ezra Klein et Derek Thompson, Abundance, 2025Le versant démocrate. À lire avec l'analyse de la Fondation Jean-Jaurès.

Textes sources

  • Peter Thiel, « The Straussian Moment », dans Robert Hamerton-Kelly (dir.), Politics and Apocalypse, Michigan State University Press, 2007, p. 189-218
  • Peter Thiel, « The Optimistic Thought Experiment », Policy Review, 29 janvier 2008La sécurité comme angle mort de la mondialisation, et l'appel à un secteur « New Defense ». Ni Antéchrist ni katechon dans ce texte.
  • Peter Thiel, « The Education of a Libertarian », Cato Unbound, 13 avril 2009
  • Peter Thiel, « Your Suffrage Isn't in Danger. Your Other Rights Are. », Cato Unbound, 1er mai 2009Sa réponse aux critiques : il n'a jamais demandé qu'on retire le droit de vote aux femmes.
  • Blake Masters, notes du cours CS183 de Thiel, Stanford, 2012Des notes d'étudiant, pas un texte de Thiel. La séance « War and Peace » y fait de la guerre extérieure une fabrique de paix intérieure.
  • Peter Thiel, « Against Edenism », First Things, 1er juin 2015Sans croissance, la démocratie représentative cesse de fonctionner.
  • Peter Thiel, entretien « Apocalypse Now? », Hoover Institution, 18 novembre 2024 et 6 décembre 2024 (traduit par Le Grand Continent les 20 et 21 avril 2025)La seconde partie contient la formule sur le slogan de l'Antéchrist. La traduction française inverse le sens du passage sur le katechon.
  • Peter Thiel, conférences sur l'Antéchrist, notes publiées par Le Grand Continent, septembre 2025
  • Conférences de San Francisco, 2025 : Reason, 14 octobre 2025 · conférences de Nashville, 2026 : Fortune, 15 octobre 2026
  • Peter Thiel et Sam Wolfe, « Voyages to the End of the World », First Things, 1er octobre 2025Bacon, Kennedy, Watchmen : la paix perpétuelle par le gouvernement mondial comme figure de l'Antéchrist.
  • Thiel à l'Académie des sciences morales et politiques, 26 janvier 2026, notes et commentaires d'Arnaud Miranda, Le Grand ContinentNotes reconstituées d'après le polycopié, pas un verbatim.
  • Peter Thiel et Sam Wolfe, « The Pope and the Antichrist », First Things, 15 juillet 2026Benoît XVI, Hans Küng et l'éthique planétaire. Léon XIV n'y est pas nommé.
  • Curtis Yarvin, « A Formalist Manifesto », Unqualified Reservations, avril 2007, et « A new foreign policy for Europe », Gray Mirror, janvier 2022
  • Balaji Srinivasan, The Network State, 2022
  • Marc Andreessen, « The Techno-Optimist Manifesto », a16z, 16 octobre 2023 (présentation)
  • Alexander C. Karp et Nicholas W. Zamiska, The Technological Republic. Hard Power, Soft Belief, and the Future of the West, Crown Currency, 2025 ; Vintage, 2026Édition de référence pour cette carte, notes et index compris.

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